Wellington Webb, maire de Denver dans le Colorado, s’est exprimé en 2009 sur les enjeux urbains de l’humanité à la Conférence des maires des États-Unis. Il a dit en ces termes : « Le 19e siècle était un siècle d'empires, le 20e siècle, un siècle d'État-nations. Le 21e siècle sera un siècle de villes. »

Au cinquième de ce nouveau siècle, nous ne pouvons que constater la forte tendance à l’urbanisation dans le monde, notamment dans les pays en développement. Il ne faut cependant pas oublier les villes qui, impactées par le déclin démographique et oubliées par la mondialisation, se désurbanisent peu à peu.

Cherchons également à savoir comment les couches de populations évoluent à l’intérieur de ces « monstres de bétons » parfois tentaculaires s’étirant, se contractant et dévorant parfois les espaces urbains alentour… Et avant de chercher à apprendre comment et pourquoi les villes subissent des expansions ou des régressions de population, posons-nous cette première question :

Comment sont nées nos mégapoles modernes ?

Le modèle traditionnel de création des villes

La majorité des villes des pays développés datent de plusieurs siècles. Marseille, par exemple, qui est dans le Top 3 des plus grandes villes françaises, bénéficie de 2600 ans d’histoire. Ces cités sont nées puis se sont développées grâce à l’industrie ou au commerce qui attirent la main-d’œuvre. Le secteur du tertiaire a également aidé de nombreuses villes à se développer et par là même s’étendre.

À l’extrême opposé, nous retrouvons des créations d’envergure montées ex nihilo.

De la ville à la mégalopole… définitions.

Ville : Concentration d’habitants pratiquant des activités non agricoles sur un espace restreint.

Mégapole : Très grande ville.

Métropole : Ville principale d'un territoire qui présente un espace urbain vaste et une population importante.

Mégalopole : Concentration sur plusieurs centaines de kilomètres de diverses grandes villes jointes. Il existe trois mégalopoles dans le monde : BosWash de Boston à Washington ; la dorsale européenne du Sud-Est de l'Angleterre à la plaine du Pô en Italie ; la mégalopole japonaise de Tokyo à Kobe.

Des villes montées de toute pièce

Brasilia, la capitale de la République fédérative du Brésil, a été inaugurée le 21 avril 1960. Le projet est né de l’idée de créer une capitale fédérale au centre du pays pour répartir plus égalitairement les richesses et la population, vivant naturellement plus sur les côtes. Autre objectif, briser la rivalité entre la capitale économique São Paulo et la capitale politique et culturelle Rio de Janeiro. Initialement prévue pour recevoir 500 000 habitants, Brasilia en compte aujourd’hui plus de 2,5 millions. Lucio Costa, un des architectes du projet, avait proposé de remplir le cœur urbain puis de créer des villes satellites, mais le plan d’action n’a pas été tenu.

À l’instar de Brasilia, Washington DC fut elle aussi montée volontairement en 1790 avec entre autres objectifs celui de mettre un stop aux batailles entre les États du Sud et du Nord. Avec une latitude légèrement centrée, la ville fut bâtie sur un terrain neutre n’appartenant à aucun État. C’est d’ailleurs un urbaniste français, Pierre Charles L’Enfant, qui a dessiné les plans de la capitale états-unienne. La population s’est alors centrée autour de celle qui était la capitale.

Encore plus loin dans le temps, sous l’Empire Romain, l’agglomération gallo-romaine Vorgium (aujourd’hui Carhaix, en Bretagne) fut construite elle aussi ex nihilo par l’administration romaine. Les archéologues et consorts pensent que sa position géographique centrale a été un point crucial de cette création.

 

L’urbanisation dans le monde

L’évolution démographique mondiale en chiffres.

 

Au début du XXe siècle, la population urbaine était de l’ordre de 13%. Le taux d’urbanisation dans le monde montait à 45% en 1999. En 2007, on estimait alors que le taux d'urbanisation mondial avait dépassé les 50%(1). Pour 2030, les experts tablent sur un 59%, autrement dit, environ 5 milliards de Terriens sur 8,5 milliards vivront dans des zones urbaines.

(1) Jean-Pierre Paulet, Géographie urbaine, Armand Colin, 2009, 120 p. (ISBN 9782200355722), p.101-102

Les cités des villes développées se sont en majorité étendues géographiquement sur un long laps de temps, et ce plus tôt que les pays du Sud en développement. Les villes du tiers monde connaissent à leur tour une augmentation nette d’habitants, mais généralement plus rapide que celles que l’Europe a connues.

L’urbanisation frénétique des pays du tiers monde

Les populations des pays en développement sont en forte croissance depuis les années 50. Ce développement démographique se répercute dans les villes. Le continent africain connaît par exemple une très forte hausse de la démographie et le nombre de citadins a doublé entre 1995 et 2015. Les citadins du tiers monde étant jeune – la moitié environ est âgée de moins de 15 ans ! -, les promesses d’expansion sont encore plus grandes pour l’avenir.

L’exode rural s’est arrêté dans les États industrialisés, mais il est encore conséquent dans les pays en voie de développement où environ la moitié des nouveaux urbains proviennent de la campagne. Ces nouveaux citadins fuient les guerres et/ou viennent chercher en ville la nourriture, l’argent, les services de soin et d’hygiène et pour certains, plus de liberté et le mode de vie occidental.

L’Afrique connaît une urbanisation presque deux fois plus rapide que ne l’a connu l’Europe. La proportion de citadins par rapport aux ruraux en Afrique est passée de 14% en 1950 à 40% en 2016 ! L’Europe a mis quant à elle 110 années à réaliser ce saut, entre 1800 et 1910. Sur la fourchette 2000 -2015, Tanger a par exemple vu sa population tripler pour devenir une métropole de 1,5 million d’habitants. L’industrie a saisi l’occasion, on y retrouve notamment Boeing. Le quartier d’affaires Tanger City Center est apparu ainsi que des infrastructures modernes pour améliorer la qualité de vie des habitants.

L'Amérique latine est quant à elle le continent qui connaît le plus fort taux d’urbanisme au monde. L’urbanisation de l’Amérique du Sud tourne autour de 80% et devrait selon les Nations Unies atteindre 85% en 2030.

Les shrinking cities ou villes qui rétrécissent

Pompéi a une histoire particulièrement tragique, l’Atlantide de Platon a fait rêver de nombreux écrivains, les villes éphémères puis fantômes de la ruée vers l’or s’adjoignent à la postérité grâce aux westerns… mais les villes n’ont pas toujours disparues en deux temps trois mouvements. De grandes villes actuelles font en effet face à un rétrécissement de leur population sans pour autant être vidées totalement.

« Shrinking city » désigne un processus de rétrécissement d’une ville. Le déclin urbain touche de grandes villes mondiales écartées du village global et de la mondialisation. La décroissance urbaine est également liée à une chute de la démographie comme en Allemagne ou au Japon par exemple.

La Lituanie voit sa population continuer à baisser, et ceci dans la plupart des cités hormis Vilnius, capitale et plus grande ville du pays. Cet ex-pays de l’URSS connaît aujourd’hui comme bien d’autres pays européens un faible taux de fécondité couplé à un vieillissement de la population. Le taux négatif de renouvellement de la population s’additionne à une émigration conséquente des jeunes vers l’Ouest de l’UE, vers la Russie et vers l’Amérique du Nord.

Détroit est également un cas d’étude intéressant en matière de rétrécissement urbain, car elle s’est développée sur une quasi mono-industrie. Placée sur des voies de communication importantes, la grande ville des USA est un temps devenue capitale mondiale de l’automobile, avec un développement démographique inhérent… Détroit a ensuite connu la crise automobile internationale et la concurrence des groupes japonais et européens. La mondialisation qui l’a aidée à se développer a donc été également son bourreau. La ville a perdu un attrait et la population a décliné.

Les regroupements de classes sociales au sein des grandes villes

Le système de la gentrification

« Gentrification » désigne la métamorphose du profil socio-économique d'un quartier urbain ancien au profit d'une classe sociale dite supérieure.

Comment un quartier s’embourgeoise-t-il ?

La rénovation urbaine de secteurs, généralement les centres-villes, rehausse le niveau de vie. Les nouveaux habitants dont la classe sociale à « du poids » exercent également une pression sur les pouvoirs publics en vue d’améliorer la qualité de vie dans le quartier. Ce rétablissement d’une certaine qualité de vie tend à faire augmenter le prix du foncier. Avec le temps, les couches populaires sont donc « chassées » vers les zones excentrées, le plus souvent les banlieues, où les loyers sont moins chers et le prix des logements moindre. Ces espaces périurbains sont généralement moins bien desservis (le métro et les tramways n’y parviennent pas toujours, les réseaux de bus n’atteignent pas directement le centre-ville, etc.), ce qui crée un isolement et favorise la ghettoïsation.

Le phénomène de ghettoïsation

Le terme ghetto désigne un lieu où une communauté vit en marge du reste de la population. En France par exemple, des crises économiques ont fait voir à la baisse le budget étatique réservé à la rénovation de certains quartiers. Les bâtiments se sont peu à peu dégradés, le prix du logement a suivi et ces quartiers ont donc accueilli de plus en plus de personnes défavorisées. Il est difficile de revenir en arrière face à ce phénomène de ghettoïsation qui a plutôt tendance à s’accentuer. Sauf prises de décisions politiques réelles de la part de la ville visant par exemple à améliorer la qualité des écoles qui se dégradent.

Des quartiers qui restent « dans leur jus » à cause d’un manque de vision sur le long terme

Les grandes métropoles comme Brasilia ou Washington ainsi que leurs premiers quartiers ont été pensées avant d’être bâties. Seulement parfois, l’urgence fait prendre aux politiques qui s’occupent de l’aménagement de leur ville des décisions non pertinentes sur le long terme, avec des conséquences sur l’équilibre des classes.

Les quartiers Nord de Marseille par exemple, étalés sur les 13e, 14e, 15e, et 16e arrondissements de Marseille, ont été construits dans les années 50-60 lorsque le maire Gaston Defferre dirigeait la ville. Cette décision fut prise dans le contexte d’après-guerre. Le centre-ville avait été bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale et il fallait alors reloger les populations. Les quartiers furent donc construits dans l’urgence et à bas prix, sans réelle vision à long terme. Plus tard, ce seront les rapatriés d’Algérie et les populations d’immigrées qui iront habiter dans les quartiers du Nord de la cité phocéenne. Aujourd’hui, les populations de ces quartiers situés à une dizaine de kilomètres du centre-ville se retrouvent éloignées des attractivités du cœur de la ville. Personne n’a un réel intérêt à aller vivre dans le ghetto si ce n’est pour les avantages économiques pour le logement. Donc les classes sociales prolétaires y stagnent et l’absence de budget réservé aux rénovations fait chuter la qualité de vie.

Réduire les fractures socio-spatiales

Chapeautées par l’État et les collectivités territoriales, les politiques liées à la ville visent généralement à amenuiser les fractures socio-spatiales.

Jusqu’en 2014, on comptait 751 Zone Urbaines Sensibles (ZUS), lesquelles concernaient environ 7% des Français. Depuis 2015, les ZUS sont remplacées par les Quartiers Prioritaires de la politique de la Ville (QPV) dont vous pouvez consulter la carte sur le site du ministère de la cohésion et des territoires. 1500 QPV se situent dans diverses types de quartiers comme les centres anciens dégradés, les banlieues, les communes périurbaines, les anciennes cités minières, etc. Les objectifs des QPV sont de rétablir une certaine cohésion sociale, améliorer le cadre de vie et la rénovation urbaine et développer l’emploi et l’économie.

Le Programme National de Rénovation Urbaine, mis en œuvre par l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU) a lui aussi pour objectif de rétablir une mixité sociale durable dans les quartiers prioritaires. Au programme : bâtir ou réhabiliter d’anciens logements et des équipements collectifs ou publics, réorganiser des espaces d'activité économique et commerciale, etc.

Conclusion

Malgré les soubresauts de certaines grandes cités jadis en expansion et aujourd’hui stagnantes ou en perdition démographique, la tendance mondiale va vers l’urbanisation. Elle est spécifiquement portée par les pays du tiers monde comme l’Afrique dont le nombre de citadins a crû de 26% en 66 ans.

Les mouvements sont aussi internes. La ville se sépare parfois en quartiers avec des ghettos voire des condominiums surveillés par des gardiens… un morcellement qui « brise » la mixité sociale à l’intérieur-même de la ville.

Nous sommes en droit de nous demander comment les villes d’aujourd’hui évolueront-elle dans le futur ? L’urbanisation dans les pays du tiers monde cessera-t-elle ? Y aura-t-il un effet bulle ? La balance penchera-t-elle du côté de la régression dans les pays en développement ? Verra-t-on un jour lointain Paris perde ses couronnes et se rétracter derrière ses murs ?

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