Julien Beller est un architecte qui se distingue depuis plusieurs années par son envie de sortir des processus classiques de réalisation. Il travaille en inversant le modèle de gouvernance, passant d'un modèle descendant où les décisions sont prises par les pouvoirs institutionnels, à un modèle ascendant qui intègre les habitants dans le processus de conception et de réalisation des projets.

Architecte engagé pour le droit au logement digne des travailleurs nomades, il fait rayonner ses actions au travers des collectifs et associations qu'il préside comme le 6B et No mad's land, ou qu'il a co-fondés comme l'organisation des architectes alternatifs.

Architecte du projet d'habitat groupé de l'Arche en l'Ile, nous l'avons rencontré pour discuter avec lui du modèle Bottom-up et de son développement ces dernières années. 

Comment avez-vous vu évoluer la fabrique de la ville ces dernières années ? 

"Le monde de la construction essaye de muter pour s'adapter aux enjeux de la société contemporaine. Comme les enjeux environnementaux qui impacts sur les réglementations. Mais aussi les nouveaux enjeux sociaux comme de vivre en ville, de vivre ensemble et donc s’adapter aux nouvelles pratiques de la ville et aux nouveaux besoins des usagers. C’est notamment le développement des jardins partagés ou encore le co-working comme nouvelle façon de travailler et la révolution numérique qui font que le monde de la fabrique urbaine a beaucoup évolué ces dernières années. L'information passe plus et plus vite, donc les gens sont plus sachants, ils s'intéressent plus et ils expriment alors le besoin et l'envie de devenir acteurs dans la réalisation des projets " 

Pourquoi, selon vous les habitants sont de plus en plus intégrés à la conception des projets ? 

"Les aménageurs et les promoteurs se rendent compte qu'il y a un modèle qui a atteint ses limites, qu'il faut sortir des opérations de qualité avec des contraintes environnementales et de mieux vivre afin de respecter l'usager. C'est notamment la crise de 2008 qui a obligé à se repositionner et à s'adapter au marché. La modification des processus apporte des projets tout à fait excitants, jusqu’à réaménager pour la ville de Paris la place de la Bastille dont je suis le mandataire de l’équipe de maitrise d’œuvre. Il s’agit de créer de l'espace public adapté aux nouveaux usages de la même manière co-élaborée. On ne décide pas dans notre coin avec un client politique ou privé, mais on travaille au fur et à mesure avec les habitants sur place. On fait des ateliers, on fabrique, on teste, on expérimente, on rencontre, on fait des questionnaires avec des sociologues et des anthropologues pour dévoiler et faire émerger la parole. Ensuite, on synthétise, on organise, on répond et on essaye de trouver un projet qui répond aux attentes et du coup ça permet aux personnes de s'approprier le projet. C’est pour récolter de l'information mais c'est aussi beaucoup pour que les usagers et les habitants soient intégrés au projet. Ce processus nous permet parfois de déroger à ce qui avait été prévu car il est possible de faire valoir la volonté des usagers, par exemple, les habitants ont souhaité dévoiler le canal Saint-Martin qui se situe sous la place de la Bastille du coup c'est ce que l'on a proposé." 

Comment avez-vous travaillé avec les habitants pour le projet d'habitat groupé de l'Arche en l'Ile ? 

« Un grand nombre de rencontres a été organisé dans la phase conception, ces moments d’échanges ont été pilotés par un Assistant à Maitrise d’Ouvrage spécialisé dans l’accompagnement des groupes d’habitants, (Rabia Enckell Promoteur de Courtoisie Urbaine). Dans un premier temps on a travaillé sur la volumétrie. Assez vite le groupe d’habitants m'a dit qu'il était prêt à payer 3ou 4m² en plus de leur surface privative afin de pouvoir augmenter le nombre et la surface des espaces partagés. À la suite de cela on a travaillé ensemble sur la définition de ces espaces partagés. Les quelques mètres carrés en plus par personne leur ont permis d'avoir un grand salon, une buanderie, une serre et un studio partagé. Puis on a travaillé sur la répartition des logements, nous faisons en sorte que chaque logement ait des qualités. Après avoir travaillé sur la volumétrie j'échange avec chacun d'entre eux pour concevoir chaque logement.

La co-construction avec les habitants se fait au travers d'atelier et d'aller – retour. Je dessine puis je leur montre les plans, on échange et on adapte car du coup les personnes expriment leurs besoins. C'est parce que l'utilisateur final est associé à la conception et à la prise de décision qu'il comprend mieux les tenants et les aboutissants et donc qu'on arrive à créer tous ces espaces." 

Comment accompagnez-vous les projets en auto-promotion ? 

" Si c'est de l'auto-promotion donc seulement un groupe d'habitants et que vous n'avez pas de promoteur entre les deux, il faut faire d'autant plus de travail pédagogique. Pour l'arche en l'ile nous n'étions pas en auto-promotion nous avions un promoteur (QUARTUS). C'est une forme intermédiaire qui permet de porter l'opération par un professionnel, un maître d'ouvrage plus précisément et du coup de perdre moins de temps. Quand il y a des arbitrages de chantier c'est compliqué pour des personnes non professionnelles. Beaucoup de projets en auto-promotion ne voient pas le jour malheureusement.

Mais je propose des formes d'accompagnement à l'auto-construction. Il y a deux mois j'étais à Saint Martin dans les DOM-TOM avec Attila Cheyssial de l’agence Harrapa où à travers la formation, la mise à disposition d'outils, d'artisans compétents ou de techniques constructives antisismiques et anticycloniques on accompagne les gens.  Ça se fait, c'est possible, mais c'est encore compliqué. On y arrive, mais pour l'instant je dirais que c’est seulement dans les situations d'urgences et de grandes précarités que l’on réussit à mettre en place des projets en auto-promotion."

Si cet article vous a plu, rejoignez-nous pour co-construire votre habitat de demain.

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