La forte urbanisation au niveau mondial est indéniable. Pour Carlos Moreno, spécialiste de la Human Smart City et du contrôle intelligent des systèmes complexes : elle est même irréversible. Le professeur nous parle ici de l’importance des villes moyennes dans ce torrent d’urbanisation. Pour lui, la ville est comparable à un être vivant. Cette manière de la voir permet d’ailleurs de mieux la comprendre.

Sur votre site « Live in a Living City », vous reprenez la maxime de M Wellington Webb, ancien maire de Denver, disant que « le XIXème siècle était un siècle d’Empires, le XXème siècle un siècle d’États-nations, le XXIème siècle sera un siècle de villes ». Quels sont les enjeux de ce phénomène d’urbanisation ?

La problématique n’est pas tellement de faire une dichotomie entre ville et campagne. La phrase de M Wellington Webb signifie que le processus d’urbanisation au niveau mondial est très fort et que l’on a dépassé depuis des années les 50% de population mondiale urbanisée. J’ai quitté l’Amérique latine il y a bientôt 40 ans et il y avait alors 70 % de ruraux. Aujourd’hui, l’Amérique latine est le continent le plus urbanisé au monde, il n’y a plus que 20 % de ruraux. Nous n’en sommes pas loin en Europe avec 77% d’urbains. Les grands espaces de terre en campagne, qui étaient autrefois dédiés essentiellement à la terre et à la culture d’approvisionnement, n’ont plus besoin d’autant de travailleurs : il y a d’ailleurs de plus en plus de grandes exploitations avec de moins en moins de salariés, de par le fait que ces exploitations s’automatisent.

Le processus d’urbanisation au niveau mondial est irréversible. Si vous prenez la France en 2018, 80% de la population habite dans 20% du territoire. C’est-à-dire qu’il y a 80% du territoire inhabité ! Cette campagne constitue une ressource importante, mais elle offre aussi de la respiration aux métropoles.

En France, il y a de grandes métropoles comme Lyon, Marseille, Toulouse… mais le phénomène le plus important en France, c’est celui des villes moyennes. Ce sont des villes qui évoluent entre 50 et 200 000 habitants et qui sont ancrées dans les territoires, entre ville et ruralité… 25 % de la population française habite dans les villes moyennes.

Il est important aujourd’hui de prêter une attention particulière à ce qui se passe dans ces villes moyennes. Ce sont des espaces qui peuvent offrir une bonne capacité de vie avec une identité territoriale. Les villes moyennes permettent de mixer les apports de l’urbanisation avec la qualité de la vie rurale. Pourtant, elles perdent aujourd’hui de leur vitalité. C’est pourquoi il est important de leur redonner de la vie, car elles peuvent jouer un rôle d’acteur sur le territoire. Elles peuvent en outre éviter le surdéveloppement des métropoles.

Sur votre site « Live in a Living City », vous écrivez que « la ville est comparable à un être vivant ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a souvent une approche très technique et très froide de la ville : elle est soit technologique, soit architecturale. Alors que la ville vivante nous permet de mieux comprendre les mutations des villes. Cette notion nous rappelle trois choses majeures :

Premièrement, qu’elle n’est pas statique. Chaque ville bouge, évolue… et a son ADN (social, écologique, etc.). Pour proposer des solutions acceptables socialement, il faut donc comprendre « l’ADN » de la ville ainsi que son histoire. On ne peut pas importer et exporter un modèle de ville à une autre.

Ensuite, la ville vivante est un système complexe. En mathématiques, on parle d’incomplétude. Il est ainsi difficile de planifier le développement d’une ville. Il est difficile d’être prédictif, mais les villes s’adaptent finalement comme des êtres vivants.

D’autre part, la ville est vivante, car sa force vient de la manière dont les hommes et les femmes vivent dans la ville. La ville doit être en résonnance avec les personnes qui vivent en son sein. Une ville dans laquelle les espaces urbains ne sont pas vivants meurt peu à peu. On peut citer par exemple la smart city Abu Dhabi, essentiellement basée sur la technologie : il s’agit d’un modèle de smart city démodé.

Si l’on repart du principe que la ville est vivante, on peut aussi s’imaginer qu’il y ait une sélection naturelle et que seules les plus performantes subsisteraient. Pour vous, quelle serait la ville du futur la plus performante ?

Ce serait la ville qui serait le plus en adéquation avec les territoires dans laquelle elle est ancrée. Une ville bien vivante préserve également sa biodiversité et est en capacité de répondre à tous les besoins de ses habitants.

Merci Pr Moreno ! Et vous, cher lecteur, où vivez-vous actuellement ? En pleine campagne, dans une ville moyenne, dans une grande ville ? Partagez-nous votre propre expérience, et dites-nous quelle serait pour vous votre ville idéale ?

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