L’association LESA propose des chantiers-école pour former aux enduits en terre. M. Philippo, de cette association, nous dévoile les nombreux avantages de ces systèmes de construction en plein développement : « les demandes des prescripteurs pour construire en terre crue ont été multipliées par 30 en deux ans ».

« La construction en terre crue n’est pas une nouveauté ! »

L’association LESA cherche à valoriser la paille et la terre crue comme matériaux de construction. Michel Philippo, porte-parole de l’association, nous dévoile ici tous les avantages de ces matériaux et des techniques vernaculaires associées. Il relève également leurs inconvénients, notamment le manque de formation à ces techniques de maçonnerie.

Pouvez-vous présenter LESA en quelques mots s'il vous plaît ?

Michel Philippo : LESA est une association loi 1901 qui lutte contre le réchauffement climatique en proposant une alternative aux matériaux de construction qui émettent du CO2 dans leur cycle de vie : de leur fabrication à leur recyclage en passant par leur transport. LESA promeut ainsi la construction en paille, et surtout en terre crue, avec une spécificité sur les enduits en terre. Elle dispense une formation longue sur la construction en terre crue, délivrant le titre professionnel "maçon du bâti ancien". Elle propose des chantiers-écoles de pose d'enduits en terre pour des particuliers ou des collectivités. Enfin, elle promeut les matériaux terre et paille, en proposant des conférences ou autres actions (animations, manifestations...) lors de foires, salons, ou auprès d'élus.

Quels sont les avantages de la terre crue et de la paille pour les constructions ?

Les filières terre et paille sont en progression et révèlent de nombreux atouts :

- alors que le secteur du bâtiment représente plus de 40% du bilan carbone, construire en paille et en terre crue émet très peu de CO2. Premièrement, on limite fortement le transport puisqu'il s'agit de matériaux locaux. Deuxièmement, le bois, la terre crue et la paille sont des matériaux crus, et n'émettent donc pas de CO2 pour leur fabrication. Troisièmement, tant qu'ils n'entrent pas en décomposition, la paille et le bois fixent du CO2 et ont donc un bilan positif en CO2 ! Quatrièmement, la paille isolante, couplée à de la terre crue (masse thermique) peut permettre de ne pas chauffer un bâtiment, limitant donc encore les émissions de CO2 liées au chauffage. Enfin, la paille, la terre et le bois sont facilement réutilisables en fin de vie d'un bâtiment pour la construction ou l'usage agricole.

- une mise en valeur de savoir-faire manuels régionaux et non délocalisables.

- une ressource gratuite, durable, abondante, recyclable et favorisant un air intérieur sain.

Pour la terre crue seule, les avantages sont nombreux : régulation de l'humidité, confort thermique et acoustique, inertie thermique. C'est aussi un patrimoine à préserver, qui représente 15% de l'habitat en France.

La paille a elle aussi de nombreux avantages : c’est un très bon isolant thermique et un matériau « puits de carbone » -  il stocke du CO2 du fait de sa provenance agricole.

Et quels en sont les inconvénients ?

Le principal inconvénient est le manque de maçons formés à ces techniques, faute de volonté politique pour financer les formations. Pourtant, les demandes des prescripteurs pour construire en terre crue ont été multipliées par 30 en deux ans. Nous avons d’ailleurs créé une pétition à ce sujet.

Quant aux autres inconvénients, ils sont surtout d'ordre culturel : il nous faut convaincre, car ces matériaux souffrent d’a priori pourtant injustifiés : des tests ont été faits qui prouvent que ce sont des matériaux résistants mécaniquement. Par ailleurs, la botte de paille résiste bien au feu étant donné l'absence d'oxygène dans une botte comprimée. Bien mises en œuvre avec une bonne couverture, de bonnes fondations, des débords de toit, etc., les constructions en paille et en terre ne craignent pas non plus les pluies.

Les autres inconvénients sont également d'ordre politique : étant donné les puissants lobbys de la construction traditionnelle comme celle du ciment, les normes favorisent ces matériaux industriels ! Des règles professionnelles existent néanmoins : le RFCP (Réseau Français de la Construction en Paille) a sorti les règles pro en 2012. Quant aux règles professionnelles sur la construction en terre crue, elles vont sortir prochainement. Nous n'en sommes qu'au début du développement de ces constructions qui ont, selon nous, un bel avenir devant elles ! 

Vous basez vos formations sur des recherches s'intéressant à des techniques de constructions anciennes. Pouvez-vous nous parler de quelques-unes de ces techniques s'il vous plaît ?

La construction en terre crue n'est en effet pas une nouveauté ! Il existe partout dans le monde des constructions en terre crue, dont certaines ont des centaines d'années ! Chaque région a développé sa technique selon la teneur en argile dans la composition de sa terre, selon le climat où cette technique s'est développée, etc. Parmi les nombreuses techniques de construction en terre crue, nous avons :

  • Le pisé : une technique qui permet de construire des murs massifs qui peuvent être porteurs. Elle consiste à compacter (à l'aide d'un pisoir), un mélange de terre humide réparti dans un coffrage pour former une couche d'environ 20 cm. Le décoffrage est immédiat et on monte ainsi le mur, de 40 à 60 cm d'épaisseur, couche après couche chaque fois compactée avant de passer à la suivante. De nombreux sites en pisé sont inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO : des tronçons de la grande muraille de Chine, le palais du Potala au Tibet ou encore l'Alhambra de Grenade. En France, le pisé est une technique que l'on retrouve en Auvergne et surtout en Rhône-Alpes où elle représente 40% de l'architecture vernaculaire.
  • La bauge : une technique qui permet de monter des murs comme pour le pisé mais cette fois, il s'agit d'empiler des boules de terre à l'état plastique auxquelles on a ajouté des fibres végétales (souvent de la paille). Ces boules sont façonnées à la main et empilées sur le soubassement, par couches d'environ 50 à 60 cm de hauteur. Elles sont souvent jetées les unes sur les autres pour une meilleure cohésion. Chaque couche est battue pour refermer les éventuelles fissures apparues lors du séchage. Les deux faces du mur, de 40 à 60 cm d'épaisseur comme pour le pisé, sont taillées à l'aide d'une bêche ou d'un outil tranchant. On retrouve la technique dans la péninsule arabique, mais aussi dans l'architecture vernaculaire africaine et dans le patrimoine rural du Devon anglais et des Abruzzes italiennes. En France, la bauge est présente en Vendée, en Bretagne et en Normandie.
  • L'adobe est une brique de terre crue façonnée à la main ou moulée, puis séchée à l'air libre pendant quelques jours. L'origine de l'adobe coïncide avec la révolution néolithique et la sédentarisation de l'Homme au Proche-Orient. Une vingtaine de centres historiques en adobe sont classés au patrimoine mondial dont Shibam au Yémen, Tombouctou au Mali, Lima et Mexico. En France, la brique de terre crue est surtout présente en Midi-Pyrénées.
  • Enfin, nous terminerons par citer ce que nous préconisons souvent actuellement pour des nouvelles constructions : une ossature en bois, une isolation en bottes de paille qui remplissent les murs, pour terminer par des enduits en terre. La paille et la terre sont complémentaires : la paille est un très bon isolant thermique, tandis que la terre possède une excellente inertie thermique : c'est-à-dire qu'elle va emmagasiner la chaleur et la restituer lentement. La terre a également la capacité de laisser passer la vapeur d'eau très présente dans une maison. Cette vapeur d'eau peut sortir de la maison, à condition de ne pas l'enfermer dans les bottes de paille, en ayant choisi un matériau comme du ciment pour les enduits extérieurs. D'où l'importance de s'en référer aux règles professionnelles du RFCP.

Comment peut-on réellement construire sans déchet ?

La terre peut être celle qui a été excavée du chantier de construction. 50% de la paille provient de moins de 10 km et 90% de moins de 50 km. Le bois et la terre sont rarement conditionnés dans du plastique. La déconstruction d'un bâtiment qui a été construit avec ces matériaux ne produit par ailleurs pas de déchet : ils peuvent prioritairement être réutilisés. Si cela n'est pas possible, la terre peut être déposée directement dans le milieu environnant. La paille peut finir en amendement, ou en litière animale. Alors que pour info, la construction traditionnelle génère 38,2 millions (chiffres 2008) de tonnes de déchets par an en France !

Pouvez-vous présenter l'un de vos projets de chantiers-écoles ?

Nous proposons des chantiers-écoles au cours desquels nous formons aux enduits en terre. Ainsi, sommes-nous intervenus pour la pose d'enduits en terre dans l'église de la commune d'Eourres où LESA est implantée. Nous sommes par contre attentifs aux grands projets de construction en paille, mais surtout en terre qui se font en France. Ainsi, pouvons-nous vous signaler un grand chantier en pisé qui est en cours à Nanterre, ainsi qu'un projet de quartier en terre à Ivry

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