Être en situation de handicap physique ou mental en ville est problématique. Valides, nous ne nous demandons pas comment s’y déplacent les personnes à mobilité réduite (PMR) et à quelles situations sont-elles confrontées au quotidien. Même les solutions mises en place peuvent nous échapper tant nous sommes pris par le tourbillon de nos pensées et de nos alertes (klaxons, vrombissements, smartphone etc). Prenons justement le temps ici de nous mettre dans la peau d’une personne handicapée… pour redécouvrir la ville tout autrement !

Comment se déplacer en ville quand on est handicapé ?

La problématique des transports en commun

Déjà quand on a la chance d’être valide, accéder aux transports en commun peut être très sportif : courir après un bus dont l’arrêt ressemble à un arrêt au stand façon F1 ; se faire une place entre un frêle enfant et une poignée de poussette devenue contondante en cas de freinage ; atteindre le bouton de demande d’arrêt en se frayant un passage entre les aisselles estivales.Alors quand on est en situation de handicap, parlons-en !

Pour commencer, tous les transports ne sont pas encore accessibles à tous en France. Malgré le fait que Marseille-Provence-Métropole avait établi une « probable »  impossibilité technique avérée (ITA) concernant le métro, trois Marseillais avaient en 2014 obligé leur cité - deuxième ville de France - à réaliser une expertise approfondie sur l’accessibilité au métro, dont seulement 4 stations étaient accessibles sur 28 ! En 2018, le métro reste majoritairement inaccessible aux PMR.

Ensuite, il y a la praticité réelle des solutions mises en place. Lorsque les moyens de transport sont adaptés sur le papier, on découvre de nombreuses failles. Arnaud Brezin-Le Goff, handicapé moteur, a été plusieurs fois privé d’accès au bus bordelais parce que le bus ne peut transporter qu’une personne en fauteuil roulant à la fois.

Aussi, comment protéger sa dignité ? A-t-on envie de devoir pousser toutes les personnes présentes dans le bus pour accéder à sa place réservée ? A-t-on réellement envie d’être aidé, parfois malgré soit, par de bons samaritains pour la montée et la descente du bus ?

 

Des lois régissant l’accès aux transports en ville

La loi du 11 février 2005, consolidée par le décret du 17 mai 2006, impose le principe d'accessibilité généralisée aux transports. Les personnes à mobilité réduite doivent pouvoir accéder aux véhicules routiers et aux rames ; accéder également  aux informations leur permettant de se repérer grâce à des aménagements adaptés notamment avec des systèmes sonores ou visuels. Les quais des métros doivent depuis 2015 être au même niveau que les trains pour faciliter l’entrée et la sortie des fauteuils et éviter les chutes.

Le règlement du Parlement européen (23 avril 2009) stipule également qu’il est interdit de refuser l’accès à une PMR à bord d'un bus, d'un autocar ou d’un bateau à l’exception d’une mise en danger pour la personne handicapée.

Mais d’ailleurs, ne peut-on pas conduire en situation de handicap ?

Comment conduire en situation de handicap ?

Les PMR qui souhaitent passer leur permis de conduire doivent passer par une visite médicale. Elle n’est pas généralisée pour certaines déficiences notamment mentales, mais elle est obligatoire quand cela concerne certaines incapacités physiques fixées par arrêté du ministre des Transports et lorsqu’il s’agit de conduire  des véhicules aménagés spécialement selon le handicap du conducteur.

Quand le handicap empêche la conduite et l’accès aux transports en commun

Mais comment fait-on lorsque l’on ne peut obtenir le permis et que notre handicap nous empêche de prendre les transports en commun ?

Il faut contacter les services de transports spécialisés. À Paris par exemple, PAM 75 peut être contacté 7J/7 de 6h à minuit. Des taxis sont spécialisés pour accueillir les personnes à mobilité réduite - les tarifs sont identiques aux taxis classiques.

La loi de 2005 précise qu’en cas d'ITA ayant rapport avec un problème de mise en accessibilité de réseaux existants, des solutions de transport spécifiques aux besoins des PMR doivent être mises en place, pour un coût de transport n’excédant pas celui du transport public existant.

Les taxis classiques ne peuvent pas refuser de prendre une personne en handicap « même lorsqu'il est nécessaire de les aider à prendre place à l'intérieur du taxi ».

La bataille des parkings

 

Les personnes en situation de handicap qui détiennent une carte de stationnement ou une carte « Mobilité inclusion » ont le droit de se garer aux places de parkings leur étant réservés. Depuis le 18 mai 2015, munies de leur carte de stationnement, elles peuvent se garer gratuitement et sans limitation de durée toutes les places ouvertes au public.

Une place de parking pour personne à mobilité réduite doit suivre des règles strictes, notamment :

- largeur et longueur minimales de 3,30 m et de 5 m,

- une surlongueur de 1,20 m indiquée sur la voie de circulation pour les places en épi ou en bataille pour que la personne à mobilité réduite puisse entrer et sortir par l’arrière du véhicule,

- pente inférieure à 2% et sol dur et non glissant,

- trottoir ou espace piéton protégé et sans obstacle à proximité du magasin ou du bâtiment à atteindre…

- pictogramme indicatif inscrit dans un rectangle de 50 cm x 60 cm ou 25 cm x 30 cm.

- mention de « Sauf handicapés titulaires d'une carte de stationnement »

Sauf que ces places si souvent libres donnent l’eau à la bouche des fraudeurs dans l’âme. Le Parisien rapportait en 2006 un trafic de fausses cartes d'invalidité. Faciles à copier à l’aide d’un photocopieur couleur ou d’un scanner, et parfois volées… pour tenter de prendre la place des personnes en nécessité tout en évitant les PV.

Et pour ceux qui ne voient pas les anneaux, il y a la technique de « l’affiche »…

La guerre normative des trottoirs pour accéder aux bâtiments

Les voies d’accès aux bâtiments pour les PMR nécessitent de nombreuses adaptations de la part des villes. Les obstacles sont évidemment rasés et les trous rebouchés, les trottoirs doivent avoir une pente de 2% maximum, les revêtements doivent être non meubles et durs (revêtements antidérapants conseillés !). La largeur des fentes des grilles d’égout ne doit pas excéder 2 cm. Ces grilles doivent être placées à 90° ou en oblique par rapport au sens du cheminement. Les personnes valides peuvent parfaitement bien intégrer ces réglementations en s’imaginant déambuler en trottinette par exemple.

L’accessibilité des handicapés dans les établissements publics

La « Loi Handicap » a été mise en place en 2005. La législation a alors pour but de rendre accessible à toute personne handicapée l’ensemble des Etablissements Recevant du Public (ERP).

L’échéance était prévue au 1er janvier 2015, mais des Agendas d’Accessibilité Programmée (Ad’AP) ont été par la suite créés pour que les ERP puissent obtenir un délai supplémentaire de trois à neuf ans pour réaliser les travaux d’accessibilité.  Le délai peut donc courir jusqu’à 2024.

En 2017 fut instauré le Registre Public d’Accessibilité, document informatif qui évoque les dispositions et les actions qui rendent les services accessibles à tout un chacun.

La hauteur des trottoirs pose également problème aux handicapés physiques. Lorsque le "valide" doit juste fléchir les genoux plus ou moins haut, la personne en fauteuil roulant doit se déséquilibrer pour lever ses roues avant et l’aveugle ne doit pas trébucher en sous-estimant la hauteur du trottoir soudainement plus haut que d’accoutumée. C’est pourquoi la hauteur maximale des trottoirs par rapport à la chaussée est fixée à 18 cm.

Profitons-en pour mentionner les crottes de chien qui jalonnent les trottoirs dans de nombreuses villes. Leurs propriétaires pourraient-ils tous penser à les ramasser avec un simple sac ramasse-crottes ? Les passants, à commencer par les mal voyants, vous remercient d’avance.

Le parcours (du combattant ?) des personnes aveugles et malvoyantes en ville

Les dalles d’éveil à la vigilance

Imaginez-vous un instant en pleine ville, soudainement aveugle avec une longue canne blanche à la main. C’est l’expérience que l’émission « On n’est plus des pigeons ! » a proposé de faire vivre à des passants. Nous allons à travers ses lignes tenter de vous faire « voir » la ville autrement, cette fois sans la vue.

Que sont donc ces dalles avec des pointillés en bas-relief… des plaques antidérapantes, de l’écriture en braille ? Il pourrait s’agir un peu de cette dernière supposition s’agissant en fait d’un avertisseur pour les personnes avec une déficience visuelle prononcée.

Les handicapés visuels sentent les protubérances de ces dalles d’éveil à la vigilance avec le bout de leur canne puis avec leurs pieds. Cela leur permet d’être avertis d’un danger comme la présence d’un escalier, d’une bordure de quai, etc.

 

Les personnes valides n’y prêtent pas attention, mais les protubérances des dalles ne sont pas toujours placées de la même manière. On retrouve les protubérances :

  • En ligne pour les changements de direction à 90°.
  • En quinconce pour marquer l’arrêt (devant un passage piéton par exemple).

Le son pour remplacer la vue

Quand l’on perd un sens, on porte son attention sur les autres. L’ouïe est donc en alerte en ville quand notre vision n’est plus de confiance.

On prête alors une attention toute particulière aux bruits de moteurs… Mais qu’en est-il des voitures électriques et hybrides qui n’émettent pratiquement pas de bruit ? Le parlement européen a voté une loi qui oblige ces véhicules à faire plus de bruit en étant équipés d’un système ACAS (Acoustic Vehicle Alerting System) à partir du 1er janvier 2019.

Nous ressentons le bus ralentir puis s’arrêter, mais a-t-il marqué l’arrêt pour laisser passer un piéton ou est-ce parce qu’il est arrivé à l’arrêt de bus ? La solution est encore toute trouvée. Tendez l’oreille, des annonces sonores sont souvent prévues pour prévenir des arrêts sur une place de stationnement de bus, tout comme les récents ascenseurs qui annoncent vocalement les étages.

Point sur les feux sonores

Les feux tricolores sont équipés eux aussi de systèmes de sonorisation, parfois malgré tout perturbés par les bruits de la circulation (car le tout électrique n’est pas encore d’actualité). Sauf que « sur les 12.000 feux sonores de la capitale, 9.000 sont en panne », rapportait Europe 1 en 2015. À Paris, les aveugles ou malvoyants peuvent bénéficier gratuitement de télécommandes qui servent à utiliser les installations d’aide sonore à certaines traversées piétonnes. Elles sont distribuées par les sections du Centre d' Action Sociale de la Ville de Paris (CASVP). « Une aide pour traverser la rue, ça change la vie. Sinon, on se fie à son oreille ou on demande aux gens de nous aider », confiait un non-voyant au Parisien en 2009 lorsque Nanterre avait commencé à distribuer des télécommandes servant à sonoriser les feux tricolores.

Et si les piétons devenaient prioritaires sur certaines zones comme celles limitées à 30 km/h par exemple ? Qu’en adviendrait-il des déficients visuels ? En réponse aux tests de suppression généralisée des feux tricolores, le président de la Confédération Française pour la Promotion Sociale des Personnes Aveugles ou Amblyopes (CFPSAA) E. Ferrero, expliquait le 31 octobre 2017 à la maire de Paris remettre « en cause le principe d'autonomie des personnes déficientes visuelles et mettre également en difficulté bon nombre de personnes à mobilité réduite et âgées ».

Conclusion : participer individuellement à l’amélioration des espaces publics pour les personnes souffrant du handicap ?

Lois et réglementations au service des handicapés, amélioration des transports publics et des espaces pour les « piétons »… Le cheminement vers l’accès total aux personnes handicapées est long et escarpé. Les villes ont ainsi encore un grand chemin à parcourir pour que tout un chacun puisse s’y déplacer avec aisance. Nous pensons que la clairvoyance et l’empathie de ceux qui ne vivent pas le handicap au quotidien peuvent servir à améliorer le sort des personnes handicapées physiques moteur, mental, visuel, auditif… et peuvent également servir à faire avancer plus vite les politiques de la ville.

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