Tomás Saraceno nous présente l’exposition ON AIR du 17 octobre 2018 au 6 janvier 2019 au Palais de Tokyo. Il a prit le temps de répondre à nos questions pour vous présenter son travail artistique hors du commun.

Comment créez-vous des œuvres en trois dimensions dans un large espace comme celui du Palais de Tokyo ?

Installer mes œuvres au Palais de Tokyo est pour moi une grande opportunité. Le Palais de Tokyo est un incroyable espace qui permet de beaucoup expérimenter. Il est important de travailler avec le bâtiment en considérant l’ensemble de ses paramètres.

J’ai de la chance car en studio, nous avons des architectures similaires et nous sommes en mesure de construire des maquettes pour les installations. Nous l’adaptons ensuite au Palais de Tokyo.

Nous souhaitons élargir la compréhension du public et interagir avec le monde depuis différents points de vue. C’est cela qui configure la façon dont nous utilisons l’espace. Nous essayons d'inclure des perspectives allant plus loin que l’humain et de nouvelles manières d’habiter la Terre.

C'est pourquoi nous travaillons beaucoup avec les araignées - la façon dont elles perçoivent le monde est très différent. Avec cet exemple des araignées, vous pouvez comprendre un peu mieux comment nous cherchons l’inspiration.

Vous collaborez avec des scientifiques dans la conception de vos œuvres. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

En plus de dix ans de travail, nous avons construit un grand réseau avec des experts scientifiques du monde entier. Ce réseau s'étend de la recherche en sciences matérielles - analyse fonctionnelle de la soie d’araignée et de l’architecture des toiles avec le MIT et à l'Université Macquarie à Sydney  – à l’étude du comportement animal – en collaboration avec l’Institut Max Planck par exemple - en passant par la bioacoustique.

Nous aimons fusionner les perspectives et considérer les différentes réalités, humaines et morales, qui composent nos environnements et nos relations symbiotiques dans notre travail. Nous cherchons à nous aventurer dans les différentes aires de connaissances et de méthodes pour non seulement les observer, mais aussi nous permettre d’élargir et de réévaluer nos propres perspectives tous ensembles : humain à humain, humain à « plus qu'humain », vie terrestre à vie cosmique ...

Pouvez-vous nous parler de votre communauté de projet open Source pour Aerocene ?

Aerocene est un projet multidisciplinaire qui propose une nouvelle époque, où nous développons collectivement des stratégies pour une collaboration éthique avec l’environnement. Nous l'avons initié en 2015 avec l'association à but non lucratif "Aerocene Foundation", qui soutient la coordination de projets communautaires. Par exemple, nous avons un membre de la communauté en Argentine qui est très actif et qui vient de réunir des membres de tous âges de la communauté de Villa Inflammable pour marquer le 10e anniversaire de la décision de la Cour Suprême concernant la rivière Matanza Riachuelo, qui est fortement polluée et dont l’état n’a guère progressé depuis cette décision.

Nous pouvons lire sur votre site Web que vous êtes le premier à « scanner, reconstruire et réinventer les habitats spatiaux tissés par les araignées », pouvez-vous nous en dire plus ?

En 2008, mes enquêtes sur le environnement des araignées en réseau ont commencé par un questionnement sur la possibilité de recréer un modèle 3D précis d'une toile d'araignée. À l'origine, mon intérêt était de localiser une toile d’araignée qui pourrait se rapprocher de la « toile cosmique » qui figure souvent dans l’imaginaire astronomique de l'univers primitif. À partir de cette question, j’ai débuté un long programme de recherche scientifique collaborative et d’expérimentation dans l'architecture, les propriétés et les possibilités de la toile d'araignée.

En 2010, cette recherche a abouti à l'invention du Spider Web Scan : une nouvelle méthode scientifique pour générer un scan tridimensionnel précis de la complexe toile tridimensionnelle de la veuve noire (Latrodectus mactans), que nous avons ensuite utilisé pour recréer un modèle analogique à l'échelle 17: 1 de la toile pour le bonheur web, pour l'oeuvre d'art 14 Billions exposée à Bonniers Konsthall.

De ce scan 3D, nous avons pu développer un réseau de recherche collaboratif solide composé d’arachnologues, de scientifiques du comportement et des matériaux - y compris des projets de recherche actifs avec le MIT et l'Institut Max Planck. Cela a également conduit à la mise en place d’un laboratoire de recherche sur les araignées dans nos ateliers à Rummelsburg. Ce laboratoire abrite entre 20 et 30 espèces d'araignées différentes provenant du monde entier. Chacune d’entre elles font une toile unique et souvent complexe. Etre si proche des araignées nous permet d'observer de près leurs processus de création de toiles. A partir de cette observation, nous pouvons imaginer des possibilités d'expérimentation et de collaboration interspécifiques.

J'ai la plus grande et la plus diverse collection de toiles d'araignées 3D existantes, qui continue à se développer et constitue une ressource matérielle unique pour l’étude et l’analyse.

Avez-vous d'autres inspirations biomimétiques ?

Le biomimétisme n’est peut-être pas le bon terme, du moins dans la façon dont il est utilisé conventionnellement. Nous pourrions le traduire comme une tentative de mettre le monde naturel « au service de l’homme », comme l’exploration des systèmes des processus naturels uniquement dans l’objectif de saisir ce qui est utile pour nous.

Nous sommes moins intéressés d’imiter la nature que d’en tirer des leçons et de trouver des manières d’harmoniser les « rythmes inconnus », les processus « invisibles » et « inaudibles ». Nous nous demandons : « quelles possibilités de connexion et d’enchevêtrement ont déjà été réalisés ? ».

Nos expériences s’étendent également au-delà de la biologie. Nous essayons de nous adapter aux processus et aux systèmes abiotiques qui pourrait nous enseigner quelque chose sur la cohabitation et l’adaptation – des idées devenues particulièrement pertinentes dans le contexte actuel d’effondrement écologique. Notre projet Aerocene s’inspire par exemple des principes observés dans la physique atmosphérique en utilisant le rayonnement infrarouge / solaire durant la journée et la nuit.

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