Le collectif « Les Bâtisseuses » mise sur une construction écoresponsable et tente de valoriser la place de la femme dans les secteurs du bâtiment. Nous interviewons ici Eugénie Ndiaye, cofondatrice du collectif.

Qo ! : Pouvez-vous présenter en quelques mots le collectif « Les Bâtisseuses » ?

E. Ndiaye : Le collectif « Les Bâtisseuses » est un réseau d’acteurs engagés pour la rénovation urbaine par la valorisation de matériaux écologiques, locaux, biosourcés, géosourcés, et de réemploi.

Nous nous engageons pour la valorisation de la place des femmes dans l’acte de bâtir. Le projet « Les Bâtisseuses » intègre en effet une dimension sociale liée à l'empowerment des femmes en situation sociale fragile et une dimension environnementale qui valorise les matériaux éco-locaux.

Nous privilégions également une approche systémique de l’urbanisation pour renouer les liens du vivant et nous cherchons à préserver un système de valeurs pour le respect de l’écosystème naturel. La dimension sociale porte sur plusieurs aspects : la formation, la construction du projet professionnel, l'intégration professionnelle. Nous avons notamment l’opportunité de lancer la première offre de formation « Les Bâtisseuses » avec 12 femmes et hommes réfugiés de l’Armée du salut de juillet 2018 à février 2019.

Quelle est la situation actuelle concernant la place des femmes dans les différents milieux de la construction ?

La présence des femmes dans les métiers techniques augmente. Selon la Fédération Française du Bâtiment, on compte 11,9 % de femmes dans le Bâtiment en 2015 soit 46,1 % parmi les employés et techniciens et 1,5 % parmi les ouvriers. Cependant, les représentations déterminent encore très fortement les parcours de formation des filles, des jeunes femmes et les professions à terme.

Les évolutions sont à saluer, mais il y a encore un travail profond à faire pour que la présence des femmes dans les métiers du bâtiment et les métiers physiques au sens général soit une normalité.

Travailler sur un chantier de construction en tant que bâtisseuse, c’est souvent être d’abord repérée pour sa féminité avant d’être considérée pour ses compétences et son savoir-faire. Misogynie, condescendance, comportement paternaliste de certains hommes envers les femmes font partie de nos expériences… À l’instar des nombreux métiers traditionnellement masculins, il est bien souvent nécessaire d’endosser une carapace et de devoir performer les preuves de ses capacités physiques afin de pouvoir être acceptée comme collègue.

La situation des femmes architectes suit le même parcours tortueux, et la période de test est parfois longue pour parvenir à se faire écouter par les collaborateurs du projet lors des réunions de chantier.

De nouvelles pratiques architecturales et constructrices se développent aujourd’hui beaucoup au sein de collectifs pluridisciplinaires. De Paris à Strasbourg, de Bordeaux à Marseille, ces associations révisent et testent en exerçant le métier de concepteur.trice-constructeur.trice au sein d’ateliers et de chantiers ouverts. Une pratique qui, semble-t-il, laisse un peu plus de place à la parité… Même si ce sont bien souvent plus les hommes qui manipulent les machines sur les photos de chantier !

Vous valorisez les matériaux écologiques comme la paille, la pierre, le chanvre, les déblais de terre, les matériaux recyclés ou encore la terre crue. Quels sont les avantages, mais aussi les limites de chacun des matériaux que vous utilisez ?

L’attention portée dans le choix de matériaux pour la construction est une posture écologique fondamentale et humainement logique.

Une isolation thermique et phonique du bâtiment, la régulation naturelle de l’hygrométrie, la garantie d’un habitat sain, les vertus des matériaux bio-sourcés sont nombreuses et les savoir-faire constructifs qui leur sont liés ont passé le test du temps avec succès.

Le chanvre, la pierre, la paille et la terre crue se prélèvent directement sur le terrain et permettent ainsi un circuit local de la construction, diminuant considérablement l’émission d’énergie nécessaire au transport. De plus, l’énergie dédiée à la transformation de la matière première au matériau de construction est bien moindre que dans les matériaux aujourd’hui communs sur les chantiers. Par conséquent, le coût des matériaux s’en voit diminué.

Ceci étant, la transition écologique dans la construction ne se raisonne pas par simple « plaquage » des savoir-faire vernaculaires dans la construction contemporaine. Si le matériau est accessible directement sous nos pieds, sa mise en œuvre demande beaucoup d’énergie humaine et donc de main d’œuvre. Le développement de l’industrie dans la construction avait rendu inefficace et économiquement non viable l’utilisation du chanvre, de la paille et de la terre crue. Aujourd’hui nous retournons la question et nous posons l’idée de l’adaptation des méthodes industrielles aux matériaux naturels, valorisant alors les savoir-faire et permettant de replacer l’homme au centre de l’acte de construire.

La démolition des bâtiments pose la question du réemploi des matériaux, et quand la transformation est encore possible, du recyclage de la matière. Nous devons réfléchir à l’utilisation des matériaux déjà existants et avoir en tête le circuit écologique de la matière, depuis son prélèvement jusqu’à son retour à la terre. Concernant le réemploi, l’utilisation de matériaux « déjà prêts » avant la conception du bâtiment pourrait être considérée comme un frein à l’imaginaire des architectes, mais les contre-exemples sont nombreux : ce type de contrainte est en réalité source d’invention et révèle une riche adaptation du métier de concepteur.

L'avenir de ces matériaux est aujourd'hui limité par les nombreuses normes et règles qui régissent le domaine de la construction et qui sont adaptées aux matériaux industriels. Aussi, il incombe à tous de faire valoir les nombreuses qualités et propriétés de ces matériaux en vue d'un usage plus généralisé.

Pouvez-vous nous décrire quelques techniques de construction que vous valorisez ? Je pense au pisé, à la bauge, etc.

Traditionnellement, les techniques de construction en terre crue sont intimement liées à la nature du sol de la région.

Une terre à la fois argileuse et rocheuse est idéale pour le pisé, technique de construction monolithique par compactage de couches de matière dans des banches – des coffrages amovibles. On reconnaît ce type de construction dans la vallée du Rhône, par son esthétique particulière en lignes horizontales.

Le torchis, présent dans les régions du Nord de la France, en Alsace et dans le Sud-Ouest, demande une terre fine et collante, riche en argiles et en limon. Si la teneur en sable n’est pas suffisante, des craquements pourraient apparaître au séchage. On y ajoute donc parfois des fibres végétales comme la paille. Le torchis est une technique de remplissage, on la met en œuvre sur un lattis ou un clayonnage, lui-même fixé sur une structure porteuse.

La bauge est une technique de construction monolithique et massive, présente surtout en Bretagne et en Normandie. On constitue des murs épais de 40 à 60 cm d’épaisseur avec une terre amendée de fibres végétales. On monte un mur en bauge par couches de 50 à 60 cm de hauteur, puis on en bat la surface pour éviter les fissures au séchage.

L’adobe est une brique de terre crue façonnée à la main ou moulée, puis séchée avant d’être maçonnée pour constituer des murs. Argiles, limons, sables et parfois fibres composent la terre de cette technique, dont on peut trouver des constructions dans le sud-ouest français. Cette technique, si elle demande beaucoup d’espace pour le séchage, est une des plus rapides et des plus économiques.

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