Nous vous expliquons tout sur l’agriculture urbaine (2/2)

23/02/2018

L’agriculture urbaine nourrit plus de 700 millions de citadins dans le monde. Cumulées, les petites parcelles nichées au creux des centres urbains occupent 70 millions d’hectares. Plus qu’une tendance, l’idée de cultiver en ville s’impose comme une nouvelle façon d’appréhender les territoires urbains et périurbains. Cela, pour aider les citoyens à (re)tisser des liens avec la nature, avec une alimentation de qualité, mais aussi (et surtout) entre eux. Avec un objectif : que les jardins partagés, les fermes aquaponiques et les potagers verticaux permettent à la population urbaine d’affronter sereinement les grands défis du XXIe siècle.

3. Le potager urbain peut-il rendre une ville autosuffisante ?

Pour Jean-Noël Consales, coordinateur d’un projet destiné à mieux comprendre l’agriculture urbaine, le phénomène représente « une aide substantielle à l’alimentation de nombreux foyers urbains » (6). La production de denrées de qualité permet à la fois de soutenir la consommation locale et de venir en aide aux populations pour lesquelles l’accès à des fruits et légumes frais n’est pas une évidence. Mais le fait de cultiver en ville peut-il rendre les villes autosuffisantes ?

L’agriculture urbaine comme modèle alimentaire alternatif

Alors que nombre de balcons, de toits et de jardins se muent en potagers, la question de la viabilité de ce modèle agricole se pose. D’autant plus que l’intervention des acteurs sociaux, économiques et politiques dans les projets de cultures urbaines tend à transformer ce qui n’était autrefois qu’un loisir, porté par des groupements de citadins, en un processus complexe aux multiples enjeux. C’est pourquoi l’échelle est progressivement en train de changer :

  • Aux États-Unis, à Détroit, l’agriculture urbaine a conduit au développement de tout un écosystème économique local, avec une production annuelle de 200 tonnes d’aliments dans 1 500 jardins et fermes installés au cœur de la métropole, une trentaine de marchés et de nombreux emplois créés ;
  • En France, Albi ambitionne d’atteindre l’autosuffisance à l’horizon 2020, grâce à un réseau de fermes installé dans un rayon de 60 km ;
  • Paris projette de végétaliser environ 100 hectares de terrain d’ici à 2020 (7), soit plus que les 73 hectares actuellement cultivés à l’échelle de l’Île-de-France (8).

De plus en plus, cultiver en ville apparaît donc comme un modèle alimentaire alternatif de plein droit. Y compris en Europe, même si les projets actuels restent très en deçà des vastes fermes professionnalisées comme on en trouve à Détroit et à Singapour. Est-ce pour autant le signe que les grandes métropoles ont pris le chemin de l’autosuffisance ?

L’autosuffisance comme utopie

Difficile de répondre par l’affirmative. Car les obstacles à l’autosuffisance des villes sont nombreux, même si l’on considère une longue échelle de temps. Le plus sensible de ces obstacles n’est autre que la rareté des espaces cultivables, qui vient se frotter à la pression foncière urbaine. Dans les conflits qui ne manqueront pas de naître à l’avenir autour des potagers urbains, les réalités économiques et immobilières risquent de prendre rapidement le dessus.

Ainsi, à Paris, où la demande immobilière ne cesse d’augmenter, la pression foncière est telle qu’elle impacte le coût de production des denrées alimentaires à la hausse. De sorte qu’il est moins onéreux de consommer un fruit produit à 800 km de là que de l’acheter à la coopérative locale. Mauvaise nouvelle : pour atteindre l’autosuffisance dans la capitale, il faudrait cultiver des fruits et des légumes sur une surface égale à 1,5 fois la taille de la ville entière, selon une étude menée par l’Apur (Atelier parisien d’urbanisme) ! Ce n’est plus la quadrature du cercle, c’est simplement mission impossible. Sans parler du problème de pollution des sols, qui bannit tout projet agricole dans certaines zones de la capitale.

Même à Albi, qui reste une petite agglomération (50 000 habitants seulement), le problème du volume des parcelles se pose : selon Pascal Pragnère, conseiller municipal écologiste, « il faudrait 600 hectares de maraîchage [pour fournir toute la commune en produits bio] alors que, sur tout le département, on compte moins de 300 hectares » (7). Et même quand l’espace est amplement suffisant, comme au sein de la métropole du Michigan, le besoin en infrastructures (axes routiers, équipements publics ou simplement parcs et jardins non cultivés) interdit de privilégier le seul développement des fermes urbaines.

Cultiver en ville : un mouvement qui a du sens

Pas d’autonomie alimentaire en vue, donc. Du moins, pas pour les métropoles européennes, qui courent déjà cruellement après les terres. Mais il y a des contreparties, car cultiver en ville est loin d’être un procédé vain. À Paris, les potagers urbains contribuent à générer des circuits alimentaires plus courts et plus efficaces, tout en modifiant le rapport traditionnel des habitants au foncier. Ils favorisent également une meilleure prise en compte des enjeux climatiques et environnementaux. Enfin, il y a les bénéfices dégagés par l’agriculture urbaine : 7 millions d’euros de chiffre d’affaires sont attendus pour les 33 sites concernés par l’appel à projets Parisculteurs dans la capitale, avec une production totale qui pourrait s’élever à 500 tonnes par an (9).

Cultiver son jardin en ville reste donc un projet d’avenir. Même si l’autosuffisance n’est pas une ambition viable pour les grandes métropoles, les enjeux sont ailleurs : dans le fait de rendre les villes plus durables. Et surtout dans le lien social que l’agriculture urbaine tend à (re)créer.

4. Quel impact sur le lien social ?

Cultiver en ville, oui ; mais pas de la même façon partout dans le monde. Comme l’expliquent Sandrine Glatron et Laurence Granchamp, organisatrices d’une rencontre autour de l’agriculture urbaine à Strasbourg en 2013, « toutes les expériences de jardins productifs urbains ne répondent pas à la même dynamique. Cela peut aller du simple loisir à une réelle activité commerciale, en passant par un projet visant à restaurer du lien social. » (6) Restaurer du lien social ? C’est en effet l’une des premières conséquences positives du potager urbain tel qu’il est pratiqué dans les grandes villes européennes.

Faire pousser des légumes pour arracher les mauvaises herbes sociales

Pourquoi les collectivités publiques investissent-elles dans les projets visant à cultiver en ville, alors même que l’autosuffisance n’est pas imaginable ? Tout simplement parce que l’agriculture urbaine rend des services qui vont bien au-delà du seul aspect alimentaire. Elle permet aux habitants des métropoles de se retrouver autour de projets communs, de créer de la sociabilité et de la solidarité, de pousser à la mixité générationnelle. Elle lutte efficacement contre les grandes maladies sociales de la vie citadine – l’isolement et le repli sur soi. Elle incite également les citadins à se réapproprier leur cadre de vie, ce qui concourt au maintien de la paix sociale.

Bref, le potager urbain recrée du lien social tout en renforçant les communautés. À Montreuil, en petite couronne parisienne, une association convie les femmes issues de la communauté malienne, souvent isolées, à se réunir autour d’un jardin partagé. Moins pour cultiver des fruits que pour échanger au sujet de leurs besoins quotidiens et des moyens à mettre en place pour les satisfaire (10). D’autres exemples essaiment partout sur la planète, où les jardins partagés servent de lieux de réunion pour des communautés et des populations qui ne se parlaient plus.

Créer un système plus juste

C’est un rapport de l’université américaine John Hopkins qui le souligne : dans les jardins cultivés, « certains voisins (…) discutent de l’amélioration de la communauté avec plus d’enthousiasme que de la production de produits frais locaux » (11). L’engagement des citadins au sein de leur quartier est le véritable enjeu de l’agriculture urbaine. Dans cette optique, le potager urbain devient un outil de transformation sociale, économique et écologique, dont le but ultime serait d’améliorer les conditions de vie dans les quartiers, de repousser la misère sociale et de fonder un système plus juste à tous points de vue.

Pour cela, l’agriculture en ville fait de l’éducation un enjeu de justice sociale. En effet, c’est dans l’apprentissage du respect conjoint de la nature et du vivre-ensemble que l’enjeu social de la culture urbaine prend tout son sens. L’initiation des urbains au jardinage et à l’agriculture conduit à réduire la fracture importante qui existe entre les citadins et les ruraux et à lutter efficacement contre les inégalités, sociales autant qu’alimentaires. Elle a également pour conséquence de sensibiliser les populations aux grands enjeux environnementaux et climatiques, qui seront ceux des siècles futurs : produire localement sans émettre des tonnes de CO2 dans l’atmosphère et combattre le gaspillage sont aussi des manières de réapprendre à vivre ensemble sur la planète.

Les bienfaits du jardinage sur l’esprit

Sans oublier la part de bien-être qui revient à l’agriculture urbaine. Au-delà des nombreux bienfaits du jardinage sur la santé (hortithérapie et consorts), le fait de cultiver en ville permet à une population citadine stressée de renouer avec une parcelle de nature. Ainsi, le « corporate garden », ou la pratique du jardinage en entreprise, convie les salariés des entreprises à profiter d’un bout de terrain au sol ou sur le toit des bureaux, pour une séance de bien-être. L’occasion, au passage, de recréer aussi du lien social entre employés.

5. Comment les villes participent-elles à ce mouvement ?

L’essor du potager urbain doit beaucoup à la complicité des collectivités locales, qui font éclore et accompagnent de plus en plus d’initiatives de cet ordre. Même si les porteurs de projets restent le plus souvent des associations ou des groupes d’habitants, l’intervention progressive des pouvoirs publics a permis à ces dessins isolés de se muer en des programmes de grande ampleur, comme c’est le cas à Détroit. Aujourd’hui, les métropoles rivalisent d’ambitions pour démocratiser l’idée de cultiver en ville. Deux exemples : l’Amérique du Nord et la France.

L’agriculture urbaine en Amérique du Nord : un nouveau regard sur la ville

C’est à New York qu’est née l’idée de cultiver en ville. Au début des années 70, la métropole américaine voit naître le mouvement des « green guerillas » (les « jardiniers guérilleros »), des activistes qui transforment des friches urbaines en jardins fleuris en lançant par-dessus les clôtures des « bombes » artisanales constituées de graines. En 1973, le premier jardin communautaire voit le jour au cœur de Manhattan, dans ce qui est alors (déjà) l’un des centres urbains les plus denses de la planète. L’enjeu est moins de produire des aliments que de porter un autre regard sur la ville, tout en luttant contre la menace de l’urbanisation totale.

En toute logique, la Grosse Pomme continue d’accueillir favorablement des initiatives individuelles, à l’instar de ce projet lancé à Brooklyn pour cultiver des salades et des herbes aromatiques hors-sol, dans des conteneurs installés sur un parking. Ces initiatives modestes sont adossées à des projets de plus grande ampleur, menés par des entreprises privées avec la bénédiction de la municipalité, comme les toits cultivés par Gotham Greens ou la vaste ferme verticale AeroFarms ouverte à Newark en 2015 (12). Mais New York n’est qu’un exemple parmi d’autres. La plus grande ferme urbaine des États-Unis est située dans la municipalité de Détroit, avec 1 500 points de production ayant bénéficié de lourds investissements publics. Car cultiver en ville coûte cher : près de 1,5 million d’euros pour seulement 2 000 m2 de cultures sous serres (13). Au Canada, la tendance a également pris racine : Montréal accueille plus de 30 hectares de parcelles cultivées, dont 165 ruches (14).

Cultiver en ville dans l’Hexagone : investir les toits des immeubles

Bien qu’il ait fallu attendre 1997 pour voir apparaître la première ferme urbaine française, à Lille, les expérimentations se font aujourd’hui de plus en plus nombreuses dans l’Hexagone. On le voit notamment dans la capitale, qui a pris le problème à bras-le-corps depuis quelques années. Non sans raison : Paris est l’une des grandes villes du monde comptant le moins d’arbres, soit 2 m2 de verdure par habitant seulement (9). Au gré des projets associatifs, la ville compte désormais une centaine de jardins partagés qui participent au développement de la vie locale, facilitent les relations entre les habitants et favorisent les rencontres entre générations.

Du fait de son manque de foncier, Paris a vu ses potagers urbains se développer principalement sur les toits. On trouve des parcelles au sommet des grands magasins (BHV Marais, centre commercial Beaugrenelle, Galeries Lafayette), des établissements culturels (Opéra Bastille) et même des écoles (l’association Veni Verdi y implante des cultures garanties sans pesticides ni produits chimiques). Cumulées, ces parcelles représentent 1,7 hectare en 2017, contre 12 hectares au sol. Avec la multiplication des projets, elles pourraient couvrir 12 hectares en 2020 (9).

Paris n’est pas la seule grande ville hexagonale à faire germer ces initiatives. Marseille compte un bon millier de parcelles pour une surface totale de 30 hectares. À Tours, une exploitation maraîchère autonome et professionnelle s’est installée dans un immeuble de logements sociaux : elle gère 1 000 m2 sur le toit (dont 800 m2 sous serres) et plus de 1 200 m2 au sol. Même des communes de taille plus modeste participent à ce mouvement : à Saint-Cyr-l’École, dans les Yvelines, une ferme de 4 hectares installée sur une ancienne décharge entend tester des méthodes agricoles innovantes pour produire tomates cerises, framboises, fraises et herbes aromatiques. Avec une optique avant tout pédagogique.

Conclusion

Cultiver en ville : utopie, rêve d’autonomie ou outil de paix sociale ? L’agriculture urbaine ne pourra sans doute pas nourrir des villes entières ni résoudre à elle seule les problématiques relatives à la production alimentaire – parmi les défis les plus importants du XXIe siècle. Son principal avantage, notamment dans les grandes agglomérations occidentales, réside ailleurs : dans sa capacité à favoriser le vivre-ensemble et à recréer du lien social. L’espoir de l’autosuffisance, lui, est bien lointain. Mais parce qu’il ne faut jamais dire « jamais », les initiatives privées et publiques se multiplient pour trouver des solutions, via des projets ambitieux en passe d’être testés (à l’instar des vastes fermes verticales, ou farmscrapers). L’avenir nous dira si cette idée, après avoir germé un peu partout, donnera de beaux fruits.

Sources

 

(6) https://lejournal.cnrs.fr/articles/le-boom-de-lagriculture-urbaine

(7) https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/agroalimentaire-biens-de-consommation-luxe/permaculture-et-agriculture-urbaine-le-reve-de-l-autosuffisance-alimentaire-751627.html

(8) https://maisonagricultureurbaine.com/l-agriculture-urbaine/les-chiffres-de-lagriculture-urbaine/

(9) http://www.lejdd.fr/jdd-paris/les-toits-de-paris-deviennent-jardins-3297221

(10) http://www.jardinons-ensemble.org/spip.php?article252

(11) https://www.slate.fr/story/117939/agriculture-urbaine-lien-social

(12) http://alimentation-generale.fr/nature/agriculture-urbaine/agriculture-urbaine-new-york

(13) https://www.lesechos.fr/02/06/2014/lesechos.fr/0203537361634_l-agriculture-a-t-elle-un-avenir-en-ville–.htm

(14) http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/627388/agriculture-urbaine-montreal-uqam-ecole

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